Chapitre 8. Le réciprocisme cyclique
Résumé
Cet article présente le réciprocisme cyclique (Cyclical Reciprocism), qui explique le processus répétitif de formation, d’effondrement, d’externalisation, d’interprétation, de rétablissement et de reconstruction du sens dans la vie humaine. Dans le réciprocisme cyclique, le sens de la vie est la manière d’ordonner les désirs individuels, et le but de la vie est défini par les désirs ainsi orientés et organisés. L’individu confronte son propre système de sens à la réalité et l’interprète et le modifie continuellement. Lorsque le sens existant et l’interprétation s’effondrent simultanément, l’être humain atteint le nihilisme, et dans un tel état, il est possible d’externaliser le sens, c’est-à-dire d’emprunter un système de sens existant à l’extérieur afin de maintenir la structure de la vie. Cependant, cette structure de formation, d’effondrement, d’externalisation et de reconstruction du sens ne se limite pas à l’individu. L’effondrement du système de sens qui apparaît sous la forme du nihilisme au niveau individuel peut apparaître sous la forme de l’anomie au niveau des groupes et de la société, et en remplaçant le nihilisme par l’anomie, la même structure peut être directement étendue du niveau individuel à celui des groupes, des organisations, de la société et de l’humanité tout entière. Ainsi, bien que le système individuel de sens et les systèmes sociaux de normes, de valeurs et de sens soient des phénomènes différents, ils peuvent être analysés à travers la même structure de réciprocité. Par cette transformation d’échelle, le réciprocisme cyclique ne constitue pas une philosophie étudiant uniquement la psychologie d’un individu particulier, mais un système existentiel et socio-philosophique applicable, indépendamment de l’échelle, depuis l’individu jusqu’à l’ensemble de la société humaine. L’individu et la société possèdent tous deux une structure cyclique dans laquelle ils reçoivent du sens, le confrontent à la réalité, interprètent et transforment le sens existant, puis font de nouveau refluer le nouveau sens vers leur propre intérieur et vers la société.
Section 1. Le point de départ : le sens
Le sens est un critère interne qui organise les désirs individuels afin de constituer le but de la vie. L’individu ne fait pas seulement l’expérience du monde tel qu’il est, mais vit également avec un critère concernant la manière dont ses désirs doivent être ordonnés et organisés afin de constituer une direction pour sa vie. Le sens comprend principalement les éléments suivants.
- Quel désir doit être prioritaire.
- Comment concilier des désirs qui entrent en conflit les uns avec les autres.
- Dans quelle direction plusieurs désirs doivent être ordonnés.
- Quel désir doit être accepté comme moyen au service d’un autre désir.
- Comment organiser ses propres désirs en une seule direction de vie.
Ainsi, le sens n’est pas une simple émotion ou une simple humeur, mais un critère interne qui permet d’ordonner les désirs individuels afin de constituer le but de la vie.
Section 2. Le sens et l’interprétation appartiennent à des dimensions différentes
Le sens
La manière d’ordonner les désirs individuels.
Par exemple, la société, autrui, la religion, la tradition ou la communauté peuvent présenter des propositions telles que :
« Ce désir doit être prioritaire par rapport à cet autre désir. »
« Il faut renoncer à ceci pour obtenir cela. »
« Tes désirs doivent être organisés de cette manière. »
Voilà ce qu’est le sens.
L’interprétation
Il ne s’agit pas d’accepter ce sens tel quel, mais de procéder à une comparaison et à une évaluation :
« Cette manière d’ordonner les désirs correspond-elle au monde réel ? »
« Correspond-elle au monde dont je fais réellement l’expérience ? »
« Est-elle cohérente avec moi-même en tant qu’entité subjective ? »
Ainsi, l’interprétation est une activité consistant à vérifier continuellement la cohérence entre le sens et la réalité.
Section 3. Qu’est-ce que l’interprétation ?
L’interprétation est le processus de destruction et de reconstruction du sens de la vie. Le sens de la vie n’est pas créé une seule fois pour demeurer éternellement fixe. Dans l’état mental le plus sain, l’individu observe la réalité, détruit progressivement sa manière d’ordonner ses désirs, établit progressivement de nouvelles manières de les ordonner, les confronte de nouveau à la réalité et les modifie encore. Ainsi, l’interprétation n’est pas une simple compréhension, mais un processus continu consistant à déconstruire, modifier et reconstruire constamment le sens existant de la vie afin de l’adapter à la réalité.
Section 4. Les conditions de la destruction et de la reconstruction du sens
La destruction et la reconstruction du sens de la vie constituent un travail extrêmement important et doivent donc être réalisées dans un état disposant d’une force mentale et d’une capacité d’interprétation suffisantes. En effet, la capacité de détruire une manière existante d’ordonner les désirs et la capacité de la reconstruire ne sont pas une seule et même chose.
Lorsque le sens existant s’est effondré mais que la force nécessaire pour construire un nouveau sens fait défaut,
Cet état est précisément le nihilisme.
Section 5. Le nihilisme
Le nihilisme n’est pas un simple jugement intellectuel selon lequel « la vie n’a pas de sens ». Dans le réciprocisme cyclique, le nihilisme constitue un état plus grave. Il s’agit d’un état dans lequel l’effondrement du sens de la vie et l’effondrement de l’interprétation se produisent simultanément. Autrement dit, le critère interne qui permettait d’ordonner les désirs individuels afin de constituer le but de la vie s’effondre, tandis que la capacité et la méthode d’interprétation nécessaires pour reconstruire ce critère interne sont également endommagées. Ainsi, le nihilisme comprend non seulement l’absence de sens de la vie, mais également la perte de la capacité d’interprétation nécessaire pour recréer ce sens.
Section 6. L’effondrement du système de sens et l’effondrement du monde intérieur
Puisque le sens de la vie constitue le critère interne permettant d’ordonner les désirs individuels,
Cependant, l’effondrement de la structure d’ordonnancement des désirs individuels ne fait pas automatiquement apparaître un nouveau sens. La reconstruction d’un nouveau sens exige une capacité d’interprétation. Or, lorsque le sens s’effondre soudainement et complètement ou lorsque la force mentale de l’individu est insuffisante, celui-ci peut être capable de détruire sa manière existante d’ordonner les désirs sans être capable d’en construire une nouvelle. À ce moment-là, il perd jusqu’à la méthode de l’interprétation et tombe dans le nihilisme.
Section 7. L’apparition d’une alternative
Même lorsque le sens de la vie s’effondre, l’être humain ne demeure pas éternellement dans le vide. Il cherche quelque chose de nouveau. Face à l’effondrement du sens de la vie, l’être humain saisit comme alternative une nouvelle manière d’ordonner ses désirs et la direction de vie qui en découle. C’est l’apparition d’une alternative. Cette nouvelle alternative ne doit pas nécessairement avoir été créée par l’individu lui-même à partir de rien. Elle peut déjà exister dans la société et dans l’histoire.
Elle peut être :
- une religion ;
- une idéologie ;
- une communauté ;
- une relation ;
- une profession ;
- un loisir ;
- une culture ;
- une philosophie existante.
Autrement dit, l’être humain peut emprunter et utiliser des manières déjà existantes d’ordonner les désirs ainsi que les buts de la vie qu’elles constituent.
Section 8. L’externalisation du sens
C’est ici qu’apparaît le concept central d’externalisation du sens. L’être humain n’est pas nécessairement tenu de créer entièrement par lui-même, du début à la fin, la manière dont ses désirs doivent être ordonnés. Il peut emprunter et utiliser une manière d’ordonner les désirs provenant d’un système de sens déjà existant. Cela ne constitue pas en soi un objet de blâme. En particulier, dans un état de nihilisme, cela peut au contraire devenir une importante manière de survivre.
« Si, pour le moment, je n’ai pas la force de créer seul une manière d’ordonner mes désirs, je continue à vivre, même en empruntant une manière d’ordonner déjà existante. »
Voilà ce qu’est l’externalisation du sens.
Section 9. L’externalisation du sens et la subjectivité
Dans le réciprocisme cyclique, recevoir du sens de l’extérieur n’est pas assimilé à l’absence de subjectivité. Ce qui importe est la manière dont ce sens, c’est-à-dire la manière d’ordonner les désirs reçue de l’extérieur, est interprété. Ainsi, la manière d’ordonner les désirs peut être reçue de l’extérieur. Cependant, elle peut continuer à être jugée et transformée à la lumière de sa propre réalité et de ses propres désirs.
Section 10. L’externalisation de l’interprétation
Cependant, l’externalisation de l’interprétation constitue une question distincte de l’externalisation du sens. L’externalisation de l’interprétation consiste à confier à l’extérieur le processus même par lequel l’individu examine si la manière d’ordonner les désirs qu’il a adoptée et le but de la vie formé à partir de celle-ci lui correspondent et sont cohérents avec la réalité. Autrement dit, emprunter une manière d’ordonner les désirs et emprunter jusqu’au jugement permettant de déterminer si cette manière d’ordonner les désirs correspond à soi-même et à la réalité constituent des problèmes appartenant à des dimensions entièrement différentes.
Section 11. L’externalisation de l’interprétation dans un état de nihilisme
En effet, le nihilisme est l’effondrement du sens de la vie + l’effondrement de l’interprétation. Par conséquent, lorsqu’un individu a perdu la capacité d’ordonner lui-même ses désirs et d’interpréter le sens de sa vie, il peut être justifié, temporairement, non seulement d’emprunter le sens de la vie à l’extérieur, mais également d’emprunter à l’extérieur le processus permettant de déterminer si ce sens correspond à lui-même et à la réalité.
Section 12. Le rétablissement de la fonction d’interprétation subjective
L’individu passe alors à l’étape où il doit de nouveau interpréter le monde par lui-même, réordonner ses propres désirs et reconstruire le sens et le but de sa vie.
Section 13. Le concept de mort mentale
Plus précisément, il s’agit de la qualification du fait que le sujet rétabli continue à confier à l’extérieur le droit de décider de la manière dont ses désirs doivent être ordonnés.
Section 14. La distinction entre l’externalisation du sens et l’externalisation de l’interprétation
| Distinction | Externalisation du sens | Externalisation de l’interprétation |
|---|---|---|
| Contenu | La manière d’ordonner les désirs individuels | Le processus permettant de déterminer si cette manière d’ordonner correspond à la réalité et à soi-même |
| État de nihilisme | Autorisée | Autorisée |
| Après le rétablissement | Peut continuer | Devient problématique si elle continue |
| Relation avec la subjectivité | Ne constitue pas en soi une perte de subjectivité | Si elle se poursuit après le rétablissement, elle constitue une perte de subjectivité |
| Problème ultime | Aucun | Mort mentale |
Section 15. La définition de la subjectivité
La question centrale est la suivante : « Puis-je moi-même interpréter et juger si le sens de la vie que j’ai adopté, c’est-à-dire la manière d’ordonner mes désirs individuels, correspond à la réalité et à moi-même ? »
Ainsi, la possession du droit d’interprétation est plus importante que l’origine du sens.
Autrement dit,
Section 16. Le risque asymétrique de l’autocréation et de l’externalisation
Le réciprocisme cyclique ne s’oppose pas au fait de créer seul le sens de sa vie. Si l’on peut le créer seul, on peut le faire. Cependant, il ne reconnaît pas non plus une relation hiérarchique selon laquelle « puisque je l’ai créé moi-même, je suis plus subjectif et plus noble ». En effet, l’autocréation peut elle aussi être dangereuse.
Dans le nihilisme, en créant soudainement une nouvelle manière d’ordonner les désirs, il est possible d’organiser à tort :
- la drogue ;
- la violence ;
- la recherche sexuelle sans retenue ;
- les plaisirs décadents ;
- l’autodestruction ;
comme manières de constituer le but de la vie.
Autrement dit,
n’est pas vrai.
Inversement,
n’est pas vrai non plus.
Section 17. La fonction de point d’appui de l’externalisation du sens
Dans la société humaine existent déjà d’innombrables manières d’ordonner les désirs, expérimentées et accumulées par un grand nombre d’êtres humains, ainsi que les buts de la vie qu’elles ont constitués. Ainsi, plutôt que de créer un nouveau sens de la vie entièrement à partir de rien, emprunter et utiliser d’abord une manière d’ordonner provenant d’un système de sens déjà existant peut parfois constituer un point de départ plus stable.
Selon l’analogie proposée :
« Il peut être plus sûr d’utiliser quelque chose ayant déjà fait l’objet d’un certain degré d’essais cliniques plutôt que de fabriquer et de consommer directement quelque chose qui n’a jamais été vérifié. »
Le sens peut lui aussi posséder une structure similaire. L’essentiel n’est pas d’y obéir éternellement, mais de l’utiliser comme point d’appui tout en l’interprétant et en le transformant subjectivement.
Section 18. La structure de la restauration et de la reconstruction cycliques
Section 19. La relation entre l’individu rétabli et la société
L’individu rétabli n’est pas tenu de copier tel quel le sens de la vie qu’il a externalisé. Il peut interpréter, vérifier, modifier et transformer ce sens, et constituer un nouveau sens de la vie. Le sens de la vie ainsi nouvellement créé retourne alors de nouveau vers la société. Par conséquent, l’individu est à la fois un récepteur du sens de la vie et un recréateur du sens de la vie.
Section 20. La reconstruction et le retour du sens social
C’est pourquoi, dans le réciprocisme cyclique, le changement social ne consiste pas simplement à détruire ce qui existe et à créer quelque chose de nouveau.
Il se produit plutôt à travers le processus suivant :
Ainsi, le développement de la société n’est pas une rupture complète, mais une reconstruction cyclique du sens de la vie.
Il n’est pas nécessaire de tout abandonner.
Il n’est pas non plus nécessaire de tout vénérer.
Section 21. Les conditions d’établissement de la mort mentale
Dans cette philosophie, la mort mentale n’est pas le simple fait d’utiliser un sens de la vie provenant de l’extérieur. Elle n’est pas non plus le simple fait d’appartenir à une religion, une idéologie ou une communauté.
La mort mentale est :
Ainsi, même en croyant à la même religion,
même en partageant la même idéologie,
même en appartenant à la même communauté,
si l’individu continue à se demander lui-même :
« Ce sens de la vie correspond-il réellement au monde réel ? »
« Correspond-il à la réalité dont je fais l’expérience ? »
« Le fait d’ordonner mes désirs de cette manière est-il cohérent pour moi ? »
alors il demeure un sujet vivant.
Inversement, même si un individu possède en apparence un système de sens extrêmement original, s’il abandonne entièrement à autrui le droit d’interpréter la manière dont ses désirs doivent être ordonnés, il se trouve dans un état de mort mentale.
Section 22. La conception cyclique de l’être humain
Dans le réciprocisme cyclique, l’être humain n’est ni, dès l’origine, un créateur complet du sens de sa vie, ni un être destiné à recevoir éternellement le sens de la vie d’autrui. L’être humain circule.
Et l’être humain peut, au cours de sa vie, retomber dans le nihilisme.
Il passe alors de nouveau par le processus :
Ainsi, la dénomination « cyclique » ne signifie pas seulement que la société et l’individu s’influencent mutuellement, mais également que l’esprit d’un être humain peut lui-même répéter l’effondrement du sens de la vie et l’externalisation, le rétablissement et l’interprétation, la reconstruction et la création.
Section 23. La structure globale du réciprocisme cyclique
« Le sens de la vie est la manière d’ordonner les désirs individuels, et le but de la vie correspond aux désirs individuels ainsi orientés et organisés. »
« L’effondrement du sens de la vie rend impossible l’ordonnancement des désirs individuels selon la manière existante, et lorsque la capacité d’interprétation s’effondre également, l’être humain tombe dans le nihilisme. »
« Dans un état de nihilisme, l’externalisation du sens de la vie et de l’interprétation peuvent toutes deux être justifiées pour la survie et le rétablissement. »
« Lorsque la fonction d’interprétation subjective est rétablie, l’individu doit de nouveau pouvoir ordonner lui-même ses désirs et interpréter et transformer le sens de la vie reçu de l’extérieur. »
« Si, après son rétablissement, l’individu continue d’externaliser le droit d’interpréter la manière dont ses propres désirs doivent être ordonnés, cela constitue une mort mentale. »
« Cependant, l’externalisation du sens de la vie elle-même n’est pas une mort mentale. Le sens de la vie peut être emprunté à autrui et à la société. L’essentiel est de savoir si l’on peut l’interpréter et le transformer subjectivement. »
Ainsi, la formule finale est :
Et si l’ensemble de ce système est condensé au maximum en une seule phrase :
Et la phrase encore plus fondamentale est la suivante :
Section 24. La distinction conceptuelle entre l’absurde et le nihilisme
1. La définition de l’absurde
L’absurde ne survient pas parce que le monde ne répond pas à l’être humain. Il désigne l’état dans lequel le monde présente activement sa propre réponse à l’être humain et, lorsque celui-ci la refuse, impose violemment cette réponse, provoquant ainsi l’effondrement du sens et de l’interprétation existants de l’être humain.
2. La définition du nihilisme
Le nihilisme désigne l’état dans lequel le sens et l’interprétation existants à l’intérieur de l’être humain se sont effondrés sans que celui-ci puisse accepter le sens et l’interprétation imposés violemment par le monde.
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