La Philosophie du Réciprocisme suicidaire : Le réciprocisme suicidaire et la dynamique du déclenchement des révolutions

La Philosophie du Réciprocisme suicidaire : Le réciprocisme suicidaire et la dynamique du déclenchement des révolutions


Chapitre V. Le réciprocisme suicidaire et la dynamique du déclenchement des révolutions

Section 1. Le problème central : la contingence, la radicalité et l'extrémisation rapide de la violence révolutionnaire

Les révolutions présentent de nombreuses conditions structurelles, telles que les inégalités économiques, l'oppression politique, l'affaiblissement de la capacité étatique, les divisions au sein des élites, la guerre et la hausse des prix. Cependant, ces seules conditions permettent difficilement d'expliquer pleinement les trois phénomènes suivants.

① La contingence

Une société restée calme pendant une longue période explose soudainement à un moment précis.

② La radicalité

Le mécontentement ou les manifestations initiales peuvent se transformer en actions extrêmes en très peu de temps.

③ L'extrémisation rapide du niveau de violence

Au-delà d'une simple augmentation du nombre de participants, la nature même des actions et le niveau de prise de risque peuvent subir une transformation qualitative.

Le réciprocisme suicidaire explique ce phénomène par une variable existentielle : le néant ou le quasi-néant collectif et la résonance collective du désir d'établir une cohérence entre soi-même et l'orientation vers le suicide.

Section 2. Le fondement existentiel de la révolution : le néant et le quasi-néant

La distinction fondamentale est la suivante :

mécontentement ≠ néant.

Même lorsqu'un mécontentement extrême existe à l'égard du système social, si le but et le sens de la vie sont encore maintenus, le parcours suivant demeure possible :

mécontentement → critique → revendication de réformes → compromis·adaptation

À l'inverse, lorsque la réponse violente de la réalité érode continuellement les systèmes de sens et de finalité qui permettaient à un individu ou à un groupe de continuer à vivre, une transition qualitative d'état peut se produire :

réponse violente de la réalité → effondrement du système existant de sens·finalité → néant ou quasi-néant

En particulier, il n'est pas nécessaire que tous les sens disparaissent simultanément. Après avoir déjà perdu plusieurs sources de sens, il peut ne rester qu'un dernier but, une dernière relation, une dernière dignité ou une dernière base de survie.

Mais lorsque la réalité rompt également ce dernier lien :

rupture du dernier fil de sens → disparition de la zone tampon → apparition d'un néant existentiel aigu

Ainsi, le néant révolutionnaire ne désigne pas simplement une quantité de souffrance, mais un état dans lequel le dernier système de finalité permettant de maintenir la vie s'est effondré.

Section 3. Le néant au niveau individuel et la transformation du suicide en finalité

Dans l'état de néant, ce sur quoi se concentre le réciprocisme suicidaire n'est pas simplement le désespoir ou le renoncement à la vie.

Il considère qu'après l'effondrement du système de finalité existant, la structure suivante peut se former :

néant → transformation du suicide en objectif de la vie → désir d'établir une cohérence entre la mort et sa propre existence → alignement de ses actions et de l'ensemble de sa vie sur cet objectif → autodestruction

Ici, l'orientation suicidaire ne désigne pas l'acte lui-même, mais une orientation consistant à placer la mort dans le système final de finalité de la vie. Le point essentiel ne réside pas dans la question « Pour quoi meurt-on ? », mais dans la question « La mort elle-même devient-elle la finalité ultime de la vie ? ».

Autrement dit, même une autodestruction dépourvue de finalité politique constitue, dans ce modèle, un objet d'analyse important.

Section 4. La dynamique de l'orientation suicidaire et de la cohérence

Dans l'état de néant, le sujet peut être incapable de supporter l'incohérence entre son existence et sa finalité et chercher à faire coïncider les deux.

État normal
poursuite de la vie ↔ finalité de la vie
État de néant
poursuite de la vie existante ↔ incohérence avec la finalité existante

Il en résulte une réorientation :

mort ↔ cohérence avec une finalité nouvellement établie

Ainsi, le désir d'établir une cohérence par le suicide devient une variable dynamique centrale du comportement. Lorsque le système de finalité s'effondre de manière aiguë, l'établissement d'une nouvelle finalité et l'alignement des actions peuvent également s'effectuer rapidement.

C'est là un maillon important par lequel le réciprocisme suicidaire explique la soudaineté des révolutions.

Section 5. L'extension collective de l'orientation suicidaire individuelle

Niveau individuel
néant → transformation du suicide en finalité → cohérence
Niveau collectif
néant·quasi-néant → transformation de l'autodissolution en finalité → cohérence collective

Autrement dit, la forme collective correspondant à l'orientation suicidaire individuelle est conçue comme une orientation vers l'autodissolution / une orientation vers l'autodestruction collective.

L'important est que les membres d'un groupe n'ont pas nécessairement besoin de partager une idéologie identique. Un état existentiel commun peut constituer le fondement de l'action collective davantage qu'une idéologie commune.

Section 6. L'autodestruction individuelle et l'allumage révolutionnaire collectif

Le seul néant collectif ne provoque pas automatiquement une révolution.

La structure de déclenchement essentielle est la suivante :

néant·quasi-néant collectif → latence → l'autodestruction d'un individu se manifeste extérieurement → la foule relie cet événement à son propre état existentiel latent → désir collectif d'établir une cohérence autodestructrice → synchronisation rapide de l'état collectif → action collective soudaine

Ici, l'autodestruction individuelle n'a pas besoin, dès le départ, de posséder une finalité politique.

Au contraire, le fait qu'une autodestruction sans finalité puisse devenir, pour une foule en état de néant, un événement révélant extérieurement son propre état latent revêt une importance particulière.

Autrement dit, l'autodestruction individuelle ne crée pas directement la révolution ; elle devient un point de déclenchement qui transforme l'état collectif en établissant une cohérence avec le néant collectif déjà latent.

Section 7. La soudaineté des révolutions et l'asymétrie temporelle

Les conditions d'une révolution peuvent s'accumuler pendant une longue période. Cependant, l'explosion peut se produire instantanément.

Ainsi se combinent :

état latent de longue durée + événement déclencheur de courte durée + établissement d'une cohérence collective

De l'extérieur, on peut alors se demander : « Pourquoi soudainement à cause de cet événement précis ? »

Le réciprocisme suicidaire l'explique ainsi :

« La contingence ne résulte pas de l'absence de causes, mais de l'asymétrie temporelle entre un état latent accumulé sur une longue période et un déclenchement instantané. »

Section 8. La radicalité et l'extrémisation du niveau de violence

Une simple augmentation du nombre de participants doit être distinguée de l'extrémisation qualitative des comportements.

augmentation du taux de participation ≠ transformation qualitative des normes comportementales et des critères de prise de risque

Dans le réciprocisme suicidaire, on suppose la transition d'état suivante :

néant → transformation du suicide en finalité → recherche de cohérence entre la mort et l'action → affaiblissement des forces inhibitrices de l'autoconservation → augmentation de la prise de risques extrêmes

Lorsque ce processus entre en résonance collectivement, il peut conduire à :

autodestructivité individuelle → cohérence collective → augmentation rapide de l'intensité des actions

En outre, comme le néant entraîne la perte des critères susceptibles de jouer un rôle de contrôle dans le jugement des actions, ce processus peut se dérouler collectivement de manière extrêmement rapide et explosive.

Il en résulte une extrémisation rapide du niveau de violence au cours des révolutions.

Ainsi, la radicalité révolutionnaire n'est pas interprétée comme une simple augmentation quantitative de la colère, mais comme le résultat d'une transformation des critères existentiels eux-mêmes par lesquels les actions sont jugées.

Section 9. La distinction entre la panique provoquée par une catastrophe et l'explosion collective révolutionnaire

Extérieurement, les deux phénomènes peuvent sembler relever de la confusion, de la panique ou de la perte de contrôle, mais leurs orientations sont diamétralement opposées.

Panique provoquée par un accident ou une catastrophe

menace → peur → perte de contrôle → explosion du désir de survie → fuite·évitement·secours → maintien de l'existence

Explosion révolutionnaire selon le réciprocisme suicidaire

néant·quasi-néant → transformation du suicide en finalité → désir de cohérence → manifestation extérieure de l'autodestruction → résonance collective → explosion de l'action collective

Ainsi, les deux phénomènes ne sont pas assimilés simplement en raison de leur apparence commune de « panique ».

La différence fondamentale est que la panique face à une catastrophe explose en direction de la survie, tandis que la panique révolutionnaire selon le réciprocisme suicidaire explose dans un état où le maintien de l'existence de la vie antérieure n'est plus conservé comme objectif absolu.

Section 10. La différence avec les explications fondées sur les seuils critiques et la théorie des jeux

Les modèles de seuil critique et de cascade informationnelle présentent généralement la structure suivante :

mécontentement → modification des coûts et des risques de participation → seuil individuel → diffusion de l'information·imitation → action collective

Le réciprocisme suicidaire y ajoute l'état existentiel du groupe.

La question traditionnelle est :

« Quand les individus participent-ils à une action collective ? »

La question du réciprocisme suicidaire est :

« Dans quel état existentiel les critères mêmes d'autoconservation qui limitaient le comportement humain subissent-ils une transformation qualitative ? »

Et il demande :

« Lorsque cet état devient collectivement cohérent, pourquoi un événement déclencheur particulier se transforme-t-il en une explosion collective soudaine ? »

Ainsi, il distingue une simple modification du seuil de participation d'une transformation qualitative des modes mêmes de comportement.

Section 11. La différence avec les théories centrées sur les révolutionnaires

Les modèles traditionnels centrés sur les révolutionnaires accordent une importance au parcours suivant :

éducation révolutionnaire → prise de conscience → transformation en militant → organisation → mobilisation → révolution

Le réciprocisme suicidaire ne considère pas cet ordre comme une condition nécessaire au déclenchement d'une révolution.

Il considère plutôt que le processus suivant peut se produire en premier :

réponse violente de la réalité → néant·quasi-néant → latence → manifestation extérieure de l'autodestruction → cohérence → explosion soudaine → enchaînement d'actions collectives

Ainsi, ce ne sont pas les révolutionnaires qui créent d'abord la révolution ; une transformation de l'état existentiel du groupe peut se produire en premier, et des forces politiques organisées et orientées vers des objectifs peuvent ensuite intervenir dans ce processus.

Section 12. La séparation entre le déclenchement de la révolution et la prise du pouvoir après la révolution

Dans le réciprocisme suicidaire, le déclenchement d'une révolution et la question de savoir qui prend le pouvoir après celle-ci constituent deux problèmes distincts.

Déclenchement de la révolution

néant·quasi-néant collectif → manifestation de l'autodestruction → cohérence collective → explosion soudaine → enchaînement d'actions collectives → échecs répétés du contrôle de l'ordre existant

Compétition pour le pouvoir ultérieure

vide de pouvoir → compétition entre organisations·partis·forces dirigeantes → prise du pouvoir

Ainsi, on ne remonte pas rétrospectivement des capacités organisationnelles et des objectifs de la force ayant pris le pouvoir après la révolution à la conclusion que cette force était la cause initiale du déclenchement de la révolution.

Section 13. La continuité dynamique entre l'émeute et la révolution

Émeute

néant·quasi-néant → déclenchement → explosion → action collective limitée → contrôle

Révolution

néant·quasi-néant → déclenchement → explosion → enchaînement d'actions collectives → échecs répétés du contrôle de l'ordre existant

Ainsi, l'organisation ou l'existence d'une finalité politique achevée ne sont pas considérées comme des conditions nécessaires à la révolution.

L'émeute et la révolution sont des phénomènes dans lesquels une même transition fondamentale de l'état collectif apparaît à des échelles et avec des durées différentes.

Section 14. Le néant des classes dirigeantes et les voies de l'effondrement du régime

Le réciprocisme suicidaire s'applique non seulement aux classes dominées, mais également aux classes dirigeantes.

Les classes dirigeantes peuvent elles aussi être confrontées à la fin réelle du régime et à l'effondrement de leur système de sens.

Trois voies doivent alors être distinguées.

Suicide aigu — désintégration rapide et désordonnée

néant → effondrement du sens du régime existant → incapacité à accomplir la fin de manière ordonnée → désintégration rapide et désordonnée du régime

Un exemple pouvant être associé à ce type est l'effondrement du gouvernement Karzaï en Afghanistan en 2021 et la reprise du pouvoir par les talibans.

Suicide harmonieux — autodissolution

néant → reconnaissance de la fin du régime existant → acceptation de l'autodissolution·de l'autodestruction → transfert ordonné du pouvoir → transition pacifique du régime

Un exemple pouvant être associé à ce type est la Tunisie lors du Printemps arabe.

Perte de régulation du désir de survie — répression violente excessive

néant → attachement extrême à la survie du régime → explosion du désir de survie → répression violente excessive → approfondissement du conflit avec la réalité → accélération de l'effondrement du régime

Le Myanmar, la Syrie et la Libye peuvent être associés à ce type.

Ainsi, les classes dirigeantes ne suivent pas non plus une seule voie après le néant. Il convient de distinguer le type acceptant la disparition du type caractérisé par l'emballement du désir de survie.

Section 15. La structure des réponses réciprocistes suicidaires de l'individu et du groupe

Individu

néant → transformation du suicide en finalité → désir de cohérence → autodestruction

Groupe

néant·anomie → transformation de l'autodestruction collective en finalité → désir de cohérence collective → autodestruction·effondrement collectif

Voies orientées dans la direction opposée

Individu

néant → perte de régulation du désir de survie → dépendance autodestructrice·violence·addiction, etc.

Groupe

néant → perte de régulation du désir de survie → répression violente excessive

Autrement dit, après le néant, deux orientations différentes peuvent apparaître : la recherche de cohérence en direction de la disparition et l'explosion incontrôlée de l'instinct de survie.

Section 16. Le modèle dynamique final du déclenchement d'une révolution

réponse violente de la réalité → érosion du système existant de sens·finalité → rupture du dernier fil de sens → néant existentiel aigu / néant·quasi-néant collectif → transformation du suicide en objectif de la vie → désir d'établir une cohérence entre la mort et l'existence → autodestruction individuelle → manifestation extérieure de l'autodestruction → résonance avec le néant latent au sein de la foule → explosion du désir d'établir une cohérence collective → action collective soudaine → émeute → enchaînement d'actions collectives → échecs répétés du contrôle de l'ordre existant → révolution

Section 17. Proposition centrale

La soudaineté d'une révolution ne résulte pas de l'absence de causes.

Lorsqu'un néant ou un quasi-néant collectif accumulé pendant une longue période existe, si l'autodestruction sans finalité d'un individu se manifeste extérieurement et que cet événement établit une cohérence avec l'état existentiel latent de la foule, la recherche individuelle de cohérence en direction de la mort peut entrer en résonance sous la forme d'une orientation collective vers l'autodissolution et déclencher une transition qualitative de l'état de l'action collective.

Ainsi, la variable centrale que le réciprocisme suicidaire ajoute à la théorie de la révolution n'est pas simplement l'intensité de la colère.

Il s'agit de la transition continue d'états existentiels suivante :

néant → effondrement du dernier sens → transformation du suicide en finalité → désir de cohérence → manifestation extérieure de l'autodestruction → résonance collective → explosion soudaine

Cette structure vise à relier et à expliquer, par une dynamique existentielle commune, les trois caractéristiques fondamentales des révolutions :

① la contingence ;

② la radicalité ;

③ l'extrémisation rapide du niveau de violence.

Après le déclenchement de la révolution, un processus distinct se poursuit :

vide de pouvoir → compétition entre organisations·forces politiques → prise du pouvoir

Ainsi, la dynamique qui a déclenché la révolution et l'organisation de la force ayant pris le pouvoir après celle-ci ne constituent pas un seul et même événement.

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